“Orphée et Eurydice”, à l’Opéra Comique et en captation sur ARTE (à partir du cycle 3) : une version pluridisciplinaire d’une étonnante modernité, interprétée dans une sublime symbiose avec la création originale de Gluck

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A l’occasion de la création d'”Orphée et Eurydice” à l’Opéra Comique, Raphaël Pichon, à la direction musicale, et Aurélien Bory à la mise en scène, mêlent les instruments d’époque de “l’Ensemble Pygmalion”aux “Pepper’s Ghost” (illusions visuelles*) et à la beauté d’artistes circassiens. Le tout porté par des artistes lyriques d’exception, nous faisant plonger au chœur de cette histoire, au parti pris volontairement sombre. Un spectacle total, finement pensé et interprété. A voir en famille et à partir du cycle 3. 

 

L’Opéra Comique propose Orphée et Eurydice, opéra en quatre actes de Christoph Willibald Gluck (créé en français en 1774). La version qu’il nous est permis de découvrir est d’autant intéressante qu’elle est celle qu’en réalisa Berlioz en 1859.

Le sujet mythologique (Orphée aux Enfers), traitant de l’amour et de la mort, a été célébré depuis l’antiquité de multiples fois, tant en musique qu’en littérature. Dans cette version, les partis pris sont très cohérents, tant dans la mise en scène que dans le traitement de la partition, en relation avec le côté romantique instillé par Berlioz.

Ainsi le chef d’orchestre, Raphaël Pichon, a supprimé l’ouverture conventionnelle « flamboyante ». L’opéra débute sur un Larghetto tiré du ballet de Don Juan ou le festin de pierre du même Gluck. Il en ira de même pour le dernier acte qui ne reprend pas la fin heureuse habituelle. La reprise du premier chœur funèbre va au contraire accentuer le côté sombre de cette oeuvre. Le ton tragique est ainsi donné du début à la fin de l’opéra, sans rémission, sans salut possible pour les personnages. L’Ensemble Pygmalion, sur instruments d’époque, est habité par la musique de Gluck. Les émotions des protagonistes dans les rôles-titres (Marianne Crabassa, Hélène Guilmette et Léa Desandre) sont palpables.

La partition explore toutes les facettes de l’orchestre que la direction du chef met parfaitement en valeur. Ainsi, lors de la Danse des Furies, les cordes de l’orchestre arrachant leurs sons de leurs instruments permettent d’entendre les aboiements de Cerbère, gardien des Enfers. La percussion très agressive alors augmente l’effet de fureur qui nous glace littéralement. Effet déchirant à la limite du supportable. Par contraste, il faut entendre le sublime solo de flûte qui ouvre le troisième acte pour comprendre tout ce qu’il révèle de l’amour qui est au cœur du drame qui se joue devant nous. Cette écoute est affinée par le fait que le théâtre se trouve complètement plongé dans le noir.

Venu du théâtre et des arts du cirque, Aurélien Bory joue les illusionnistes en utilisant un dispositif connu sous le nom de Pepper’s Ghost*. Au premier acte, un miroir réfléchissant le tableau de Jean-Baptiste Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers (1861), occupe le fond de la scène ; Orphée apparaît sur ce miroir renversé et va se trouver mêlé aux personnages de la toile du peintre. L’effet qui en résulte est presque cinématographique… comme si les personnages de la toile, figés, prenaient vie devant nous et reprenaient ensuite leur place dans le tableau. Marianne Crabassa, qui incarne Orphée, en costume strict et perruque blanche, est très hiératique, pétrifiée dans sa douleur comme dans du marbre. Le rôle est écrasant, car la mezzo-soprano est présente sur scène du début à la fin, passant du cri (les appels d’Orphée : « Eurydice ! ») aux murmures du soliloque, jusqu’au silence qui interrompt l’orchestre.

Si Gluck réserve une place moins grande aux deux autres personnages que sont Eurydice et Amour, le metteur en scène se glisse habilement dans cet espace offert par le compositeur pour y déposer sa marque. La performance d’Eurydice (Hélène Guilmette), parée d’un ensemble tailleur-jupe plissée et perruque identique à celle d’Orphée, apparaît plus mesurée. Le rôle moins important vocalement est également en retrait comme si revenir dans le monde des vivants ne lui importait plus tout à fait. Mais ce qui crée la surprise et nous transporte, c’est l’arrivée d’Amour incarné par Léa Desandre. Sa prestation acrobatique assistée de deux circassiens est stupéfiante d’aisance sur le plan physique. Elle se trouve tout d’abord dans un « tore » sur lequel elle évolue sur scène tout en chantant. Plus tard, elle semble monter un escalier invisible en spirale par le simple appui sur les genoux, les bras puis les mains de ses partenaires. Tout semble couler de source. Son chant est d’une beauté parfaite. Quelle technique !

L’utilisation du “Pepper’s Ghost”, soit en miroir soit en transparence, permet au chœur, remarquable vocalement, de se fondre et de se mouvoir dans la toile de Corot. Ce chœur, longue file de pleurants qui déposent leurs manteaux sur la tombe d’Eurydice au premier acte, oppose au déchaînement de l’orchestre pour la Danse des Furies une masse froide et presque statique au sol, et se meut en une marche ininterrompue dans le royaume des Ombres. On regrettera toutefois que les déplacements du chœur, gêne quelque peu l’écoute d’une partition si riche, par une circulation que l’on dira maladroite et par trop répétitive.

Réserve très mineure, tant la cohérence des choix adoptés par le chef d’orchestre et le metteur en scène donnent une particulière force à cette œuvre resserrée sur une heure trente.

 

 

*”Pepper’s ghost” ou le fantôme de Pepper ou spectre de Pepper, en anglais Pepper’s ghost, connu également sous le nom de fantôme de Dircks, est une technique d’illusion d’optique utilisée dans les représentations scéniques (théâtre, concerts, meetings), les châteaux hantés et dans certains tours de magie. Utilisant une fine plaque de verre et des techniques d’éclairage particulières, elle permet de faire croire que des objets apparaissent, disparaissent ou deviennent transparents, ou qu’un objet se transforme en un autre. Le nom de cette méthode est tiré du nom de John Henry Pepper, qui a popularisé cet effet.

 

L’œil pédagogique
Cette production d’Orphée et Eurydice est riche de regards croisés sur plusieurs disciplines.

Français :
Le mythe d’Orphée.
Virgile / Ovide.
Les transformations à partir du texte (fin heureuse)
Les transformations du livret (italien, français, ….)

Histoire de l’art :
La réforme de Gluck (fin de la tragédie lyrique et début de l’opéra. Wagner s’en inspirera)
La querelle des Gluckistes et des Piccinistes (le point de vue des philosophes qui s’y engagent)

Education musicale :
Orphée sujet privilégié pour les musiciens (Monteverdi, Rossi, Gluck, Offenbach).
Gluck : biographie, importance de ce compositeur dans la transformation de l’opéra et de l’orchestre.
Histoire des castrats au XVIIIème siècle.
Dans la version de Raphaël Pichon : le choix d’instruments anciens. La notion de timbre

Arts plastiques :
Le tableau de Corot.
Analyse, lecture du tableau, symbolique.
Début de l’Impressionnisme.

Sciences physiques :
Le Pepper’s ghost.
Le renversement, l’illusion d’optique.

Education physique :
Comparaison avec la version chorégraphique de Pina Bausch.
La danse, les mouvements, la roue Cyr.

Dès le cycle 3. 

 

Orphée et Eurydice, à l’Opéra Comique

12 au 24 octobre 2018.

Diffusée sur Arte Concert et visible ici.

Durée : 1h30.

Tournée 2018-2019 à suivre.

Opéra en quatre actes de Christoph Willibad GLUCK.
Livret français de Pierre-Louis Moline.
Créé à l’Académie royale de musique le 2 août 1774.
Version remanie par Hector Berlioz ; créée au Théâtre Lyrique le 19 novembre 1859.

Direction musicale : Raphaël Pichon.
Mise en scène : Aurélien Bory.

Avec : Marianne Crabassa, Hélène Guilmette et Léa Desandre
Danseurs/circassien : Claire Carpentier, Elodie Chan, Yannis François, Tommy Estresangle, Margherita Mischitelli, Charlotte Siepiora.

Chœur et orchestre : Ensemble Pygmalion.

Nouvelle production Opéra Comique.

Coproduction : Opéra de Lausanne, Opéra Royal de Wallonie, Théâtre de Caen, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Opéra Royal de Versailles, Croatian National Theatre in Zagreb. Dans le cadre du partenariat Beijing Music Festival / Opéra Comique.

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