#Episode 4 : Grand Prix de Littérature dramatique jeunesse – “Les Séparables” de Fabrice Melquiot

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ARTCENA organise et accompagne, au sein de ses différentes missions, les Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique jeunesse. Huit finalistes ont été sélectionnés par un jury, présidé par Marie-Agnès Sevestre. La cérémonie des Grands Prix aura lieu le 15 octobre prochain au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. Voici, notre quatrième chronique : “Les Séparables”, de Fabrice Melquiot, publié aux Editions de l’Arche, en septembre 2017. 

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Le sujet est banal, voire rebattu. Et pourtant toujours autant d’actualité. On pense bien sûr à « Pyrame et Thisbée », à « Roméo et Juliette », à d’autres histoires d’amours tragiques contrariées par les adultes prisonniers de leur culture, de leurs habitudes, de leur religion.

Dans Les Séparables, Fabrice Melquiot met en scène deux enfants de neuf ans qui habitent le même quartier, la même rue, qui fréquentent la même école, et, parce qu’ils sont tous les deux un peu seuls, vont se rencontrer et vivre à la fois dans la réalité de leurs vies de famille totalement opposées et de leurs rêves d’évasion et d’Ailleurs. L’un est enfant unique, seul car ses parents, trop occupés d’eux-mêmes, l’oublient. Il se prénomme Romain et a pour compagnon un cheval de bois qu’il chevauche en s’inventant des histoires. Sabah, elle, est la troisième d’une famille algérienne unie et aimante et elle a décidé qu’elle était Sioux. Tous les deux observent leurs voisins, savent tout d’eux et finissent par se rencontrer. A cette occasion, Romain comprend que ses parents sont racistes et qu’il est amoureux.

Ces deux enfants vont vivre des moments de complicité, de tendresse et de poésie et des moments de grandes douleurs causées par les adultes pleins de stéréotypes et de préjugés. Contrairement aux grandes histoires d’amour contrarié, celle de ces deux enfants finira peut-être par des retrouvailles entre les deux protagonistes devenus adultes et qui auront su, grâce à leur histoire vécue dans l’enfance, dépasser les idées reçues, les préjugés sur l’autre différent de soi.

L’écriture de Fabrice Melquiot oscille entre le dialogue théâtral et la narration, ce qui donne à ce texte une dimension originale. Chaque personnage raconte et joue simultanément son histoire. Chacun donne son point de vue sur la même scène et ce tissage des points de vue, des sentiments et des dialogues directs créent un texte très riche et complexe, qui peut être lu à plusieurs niveaux : des dialogues vifs et rapides, avec très peu de didascalies, que les parties narratives remplacent. Mettre en scène un tel texte pose nécessairement de nombreuses et intéressantes questions de dramaturgie. Questions que nous évoquons dans un article, faisant suite à la mise en scène collective, sous la direction d’Emmanuel Demarcy-Mota. Avant d’être monté, ce texte a beaucoup été lu auprès des maternelles et des primaires où il a toujours remporté énormément de succès ; succès qui ne se dément au fil des représentations cette saison encore données au Théâtre de la Ville.

 

Un extrait significatif du tissage des micro-récits, des dialogues et du jeu des points de vue :

 

« Le lotissement

ROMAIN

Mes parents sont arrivés à ce moment-là. Sabah était toujours sur le seuil de chez nous à me parler de la malédiction des rakramouts et moi j’avais les organes dans un drôle d’état à cause de notre conversation.

SABAH

Ses parents, ils raient comme des poules qui ont pondu des œufs d’or. La première chose qu’ils ont dite en nous voyant Romain et moi, c’est : Romain, tu as ouvert la porte ? On t’a dit de ne pas ouvrir la porte en notre absence, jamais. Romain par-ci, Romain par-là, la porte, le danger, les inconnus, les temps qui courent, tu comprends, Romain ? Je savais qu’il s’appelait Romain. C’est moche, comme prénom. Romain.

ROMAIN

Aïché, elle nous a fait des moukrats.

SABAH

Makrouts. Des makrouts lassel.

ROMAIN

C’est ça.

SABAH

Les parents de Romain ont dit : c’est très gentil.

ROMAIN

Comme quoi, c’est pas des racistes.

SABAH

Si, ils sont racistes.

ROMAIN

Non, ils ne sont pas racistes.

SABAH

Et puis le père de Romain m’a passé une main dans les cheveux, très vite, comme quand on caresse un chat et qu’on préfère les chiens, ou l’inverse.

ROMAIN

Et puis, mon père a très gentiment caressé Sabah pour la remercier de nous avoir apporté de bons makarmoukrouts fourrés aux dattes. Comme quoi c’est sûr qu’ils aiment bien les Arabes. »

 

L’ œil pédagogique

Ce texte peut se lire à différents âges et peut être envisagé à différents niveaux.

Philosophie, psychologie ou ce qu’on pourrait appeler “Vie scolaire” (dès la maternelle et dans les classes de primaire des moments de réflexion sur la vie, les sentiments, les relations entre parents et enfants, les relations avec les autres enfants peuvent avoir leur place) :

  • les relations enfants/parents
  • le rôle des adultes dans la construction des enfants
  • l’imaginaire des enfants, leurs jeux, le rôle du jeu dans la construction de la personnalité d’un enfant

E.M.C. :

  • les coutumes liées à la religion
  • la question de l’intégration des étrangers dans une société différente

Histoire :

  • l’histoire des Indiens d’Amérique et de leur extermination
  • l’histoire de l’Algérie, la colonisation, la guerre d’Algérie

Français :

  • l’écriture des dialogues, l’écriture d’un récit à la première personne, comment insérer de mini-récits dans les dialogues de théâtre ?
  • comment mettre en scène un tel texte ?

 

Biographie de l’auteur

Fabrice Melquiot, Les Séparables  (L’Arche)

Né à Modane en 1972, Fabrice Melquiot est l’auteur d’une abondante œuvre théâtrale, publiée à l’Arche. Il est également auteur de chansons et de poésies et metteur en scène. En 2008, il reçoit le Prix Théâtre de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre dramatique. Depuis 2012, il est directeur du Théâtre Am Stram Gram de Genève, centre de création pour l’enfance et la jeunesse. (D’après la quatrième de couverture).

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Le Grand Prix de La Littérature Dramatique jeunesse a pour vocation d’aider les auteur(e)s dramatiques contemporains en même temps que d’encourager la découverte et leur lecture auprès du public et de notre jeunesse. Dans ce cadre, Qui Veut Le Programme ?, en partenariat avec ARTCENA, publie dans sa rubrique “Lire et faire lire du théâtre” – et jusqu’à l’annonce des deux lauréats – une chronique par finaliste, afin que les enseignants, s’ils le jugent propice, aient toutes possibilités de s’emparer de ces œuvres dans leurs classes.

 

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