#Episode 3 : Grand Prix de Littérature dramatique – “Berlin Sequenz” de Manuel Antonio PEREIRA

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ARTCENA organise et accompagne, au sein de ses différentes missions, les Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique jeunesse. Huit finalistes ont été sélectionnés par un jury, présidé par Marie-Agnès Sevestre. La cérémonie des Grands Prix aura lieu le 15 octobre prochain au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. Voici, notre troisième chronique : « Berlin Sequenz » de Manuel Antonio PEREIRA, publié aux Editions Espaces 34, en avril 2017. 

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L’écriture de Berlin Sequenz oscille entre dialogues cinématographiques et chœur antique. Les personnages, tous âgés d’une vingtaine d’années, tentent d’exister au vingt-et-unième siècle dans une ville occidentale emblématique. Cette ville est, en filigrane, un personnage à part entière de l’histoire : Berlin, son histoire humaine, politique et économique.

Les protagonistes tentent de faire vivre un collectif, afin de ne pas se construire en tant qu’adultes comme la société l’aurait décidé pour eux. Dès ses premières interventions le “héros” Jan, pose la possibilité que même cette organisation rebelle ne soit pas déjà pensée, digérée, programmée par le système. De Jan, écorché vif, nous suivrons son parcours, ses tentatives passionnées et absolues pour une vie différente, tout au long de la pièce. Et fait rare, sans nihilisme.

Au fil des pages, des personnages sans nom, comme typés, apparaissent devant nos yeux dans une ou plusieurs situations singulières :“La fille de”, ” La fille qui aimait les aéroports”, “Chanteur”, “Le policier”, “Ambulancier 1”, “Le zappeur”, entre autres Ces personnages sans nom pouvant être joués par les mêmes comédiens que ceux qui interprètent les personnages formant le collectif. Cela permet à l’auteur de poser de l’intérieur la question de la place-à-prendre dans la société : une place singulière ou pré-définie ?

Berlin Sequenz, par sa lecture facile d’accès, rend les thèmes traités sensibles (identité, place sociétale et sociale et ses diktats), qui s’impriment, tels des images, sur une pellicule et dans les mémoires. Dans ce texte, Manuel Antonio PEREIRA convoque le désir, le désir de vivre et les conséquences des politiques économiques sur la liberté de chacun de se construire. Très loin de la seconde guerre mondiale et ou même du Mur de Berlin, il interroge cette génération Z, dite paralysée, sous chloroforme , comme impuissante à s’extirper des pré-conçus, face au mur (symbolique ou réel ?) de l’impossible changement.

 

Extrait  1 P. 54-55-56

« – Tu vas un peu loin avec tes formules :” Djihad ultralibéral”.

Jan.- Mais merde, comment vous pouvez appeler ça ? Capitalisme cannibale ?

– Tomber dans l’excès, ça éloigne les lecteurs.

– De quels lecteurs on parle ? Le magazine n’a jamais visé le grand public.

– Je ne parle pas du grand public. Mais bon, je me méfie toujours du radicalisme. C’est une pente dangereuse.

Jan. – C’est le manque de radicalité qui nous bouffe, au contraire ? Cette autocensure, vous en avez pas marre ? Vous êtes devenus les flics de votre propre pensée.

– Je ne crois pas que nos idées soient tellement opposées. Je pense plutôt que c’est complémentaire.

– Peut-être que Jan pourrait nous lire un extrait de son texte.

Jan. – Oui, peut-être qu’il peut faire ça. Après tout, avant qu’on lui fasse un procès, hein, avant de l’éjecter tout à fait.

– Qui a parlé de t’éjecter ? Chacun peut s’exprimer. Pourquoi tu…

Jan. – Si vous voulez me la couper, il vous faudra employer les grands moyens. Vous pouvez m’assommer tout de suite, me balancer dans la cave, parce que j’ai pas l’intention de la fermer.

– Arrête ton numéro, on le connait par cœur.

– Ecoute Jan, ne te fâche pas, tu reviendras quand tu seras clean.

– Oui, on voit bien que t’es pas en état.

Jan. – Je ne suis pas clean ! T’as compris ? Je ne veux pas être clean, ni fun, ni cool. J’en ai marre de votre maternage. J’ai pas besoin de me faire pampériser.

– Ton texte, même la moitié, le magazine pourra pas la publier. 5 ou 6 pages, je dis pas. Mais plus que ça, laisse tomber.

– Reviens avec tes cinq pages.

– On lira ensemble si tu veux.

– On les fera passer au comité.

Sila. – Bon, on était là pour discuter des investissements pour le transport des courriers. Alors, en résumé, pour les secteurs de Berlin où le courrier doit être livré, Eva tu proposais…

Jan. – Alors, c’est comme ça.

– Quoi encore?

Jan. – Y a plus qu’à me gommer. Hein. (Geste).  »

 

Extrait  2 P. 103

« Nous les cinq révoltés sans doute ridicules dans nos exaltations faciles, le cœur ardent nous, communauté silencieuse au bord du pont, nos vélos rangés contre le parapet tandis que le vent siffle à nos oreilles – une certaine beauté finissante sur le pont au couchant, au bord de cette plaine qui s’étend devant nous comme au début d’autre chose peut-être, nous, cernés par la fatalité de ces doutes qui, bientôt viendront assaillir par milliers, nous n’osons trop nous regarder de peur de voir dans le regard de l’autre toute cette lucidité. »

 

L’œil pédagogique

Les problématiques qui sous-tendent cette pièce, pourront intéresser les disciplines telles les Sciences économiques, l’Histoire, la Philosophie, l’E.M.C. et l’Allemand. En Français, ainsi qu’en option Théâtre, la lecture à haute voix dans les différents styles utilisés, pourra être un excellent outil. Les thèmes de la jeunesse, de l’engagement et des récits  écrits lors de tournants de l’Histoire, sont aussi des axes de réflexion dans les différentes matières pré-citées.

 

Biographie de l’auteur

Manuel Antonio Pereira, metteur en scène et auteur franco-portugais, travaille fréquemment en Belgique. Ces mises-en scène de Polzounkov de Dostoïevski ou Makhno, une histoire des paysans insurgés d’Ukraine ou encore Marin Sindbad, ont été en autres, remarquées.  Il collabore également avec Rosa Gasquet et le Groupe Tsek. En 2006 il créée Requiem pour une cascadeuse, pour laquelle il a été en résidence au théâtre Les Tanneurs pendant deux années. En 2012, en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-Lès-Avignon, il termine la rédaction de La Balade du non mort. Sa pièce Permafrost reçoit le Premier Prix des Metteurs en scène, organisé tous les deux ans par le CED-WB, en novembre 2012.

 

Berlin Sequenz est publié aux Editions Espaces 34, finaliste également pour le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens. La première mise en scène vient d’être créée en octobre 2018 à la Scène nationale Brive-Tulle, par l’exigeante artisane du Théâtre pour tous les publics Marie Pierre Bésanger et le Botton théâtre.

 

 

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Le Grand Prix de La Littérature Dramatique a pour vocation d’aider les auteur(e)s dramatiques contemporains en même temps que d’encourager la découverte et leur lecture auprès du public et de notre jeunesse. Dans ce cadre, Qui Veut Le Programme ?, en partenariat avec ARTCENA, publie dans sa rubrique “Lire et faire lire du théâtre” – et jusqu’à l’annonce des deux lauréats – une chronique par finaliste, afin que les enseignants, s’ils le jugent propice, aient toutes possibilités de s’emparer de ces œuvres dans leurs classes.

Teaser des finalistes des Grands Prix

 

 

 

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