#Avignon OFF – « Ah ! Monsieur, il y a de belles impiétés !* », ou Daniel Mesguich cette année à l’honneur avec une pièce méconnue du répertoire français : “La Mort d’Agrippine” (1ère L et classes prépa)

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Au Théâtre du Chêne noir et durant toute la durée du Festival Off d’Avignon, Daniel Mesguich y présentait sa Mort d’Agrippine, jusque-là pièce jamais portée sur la scène de notre théâtre contemporain, ni même entrée dans le répertoire du Français. Ce texte de Savinien de Cyrano de Bergerac (l’auteur véritable) éminemment moderne, éminemment athée aussi, fait tâche au milieu des classiques, comme certainement Mesguich dénote avec cette pièce qui trouve difficilement sa place dans l’économie du Off. Ne serait-elle pas bien mieux entre les murs de la Comédie française ? Le brio de cette mise en scène nous rappelle les premières pièces du metteur en scène. 

 

L’athée Cyrano fait ici la démonstration machiavélienne que tout pouvoir est assis sur l’imposture de la croyance. La peur humaine de la mort incite au besoin de croire et, ainsi que Daniel Mesguich le dit, « le personnage tragique n’est pas Agrippine ; ni Séjanus, ni Tibère, ni Livilla, c’est… la croyance du spectateur. C’est la croyance. C’est croire. » (Note d’intention du metteur en scène).

Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655) nous livre cette pièce en 1653, imprimée en mai 1654 (Nodier évoquera « un traité d’athéisme avec privilège du roi »). Son action se situe à Rome en octobre 31, sous le règne de Tibère et, en dépit de son titre, ne s’achève pas sur la mort physique d’Agrippine. Et c’est là toute la question…

Quel en est le héros ? Y a-t-il même un héros ? Selon les valeurs chrétiennes, aucun des personnages ne peut prétendre à ce titre, la vertu faisant également défaut à tous. Charles Nodier, tout en tentant de « christianiser » la pièce, le reconnaît : « Le personnage vertueux n’est nulle part », cité par L. Calvié dans Cyrano de Bergerac dans tous ses états, Paris, Anacharsis, 2004.

Et c’est là le génie et de la pièce et de la compréhension profonde de son metteur en scène : la pièce porte à son plus haut degré l’art de la feinte et de la pointe par équivoque (Cf. Jean-Charles Darmon,  La Mort d’Agrippine, précédé de L’Athée, la politique et la mort, éd. La Bibliothèque hédoniste, Paris, 2005), cette rhétorique libertine reprend en filigrane cette phrase de Théophile de Viau « Qui craint Dieu ne craint rien ».

Et Séjanus pour répondre à Térénius :

« Ces Dieux que l’homme a faits, et qui n’ont point fait l’homme,

Des plus fermes États ce fantasque soutien,

Va, va, Térentius, qui les craint, ne craint rien. »

La Mort d’Agrippine, II, 4

 

La mise en scène de Daniel Mesguisch, fastueuse, met pertinemment en valeur les alexandrins de Cyrano. Tous les comédiens, de la furieuse Agrippine bien campée par Sarah Mesguisch, au Tibère, calme et dangereux, superbement incarné par une femme, Sterenn Guiriec, en passant par Séjanus, ministre de Tibère (excellent Jordane Hess) mais aussi les confidents (Cornélie et Térentius joués par Yan Richard et Joëlle Lüthi tenant les rôles de Nerva et de Furnie, prouesses de comédiens) chantent allègrement et somptueusement leur partition, nous faisant savourer leurs mots-maux trompeurs.

La voix « off » de Daniel Mesguisch forme contrepoint, nous annonçant tour à tour les différentes parties en mode quasi feuilletonesques de cette tragédie : « Où l’on apprend qu’Agrippine et son amant ont juré de tuer Tibère », suivi de « Où l’on apprend qu’elle ment », ou encore « Où l’on voit son amant demander la mort d’Agrippine »… plaçant d’emblée le spectateur dans un effet de distanciation teinté d’humour et à l’image de cette pièce dont ont ne sait si l’on doit rire ou pleurer.

Lorsque le rideau s’ouvre, le faste du costume d’Agrippine éblouit (confectionné, comme les autres, par Dominique Louis, Stéphane Laverne et Jean-Michel Angays). Il est en harmonie avec le ton donné à cette tragédie, rappelant les velléités baroques d’un autre temps et dépassant largement le classicisme ici presque suranné de son époque.

Tout est exagération et mise en scène : du rouge du costume de Tibère qui allie passion, pompe et violence du sang, au maquillage guerrier quoique discret d’Eva Bouillaut, les coiffures aussi rehaussent les visages. Tout est ici  orchestré, montré, appuyé, doublé et répété, jusqu’au jeu de doublage des personnages dont les paroles sont dites muettement par d’autres en scène comme pour marquer qu’ils ne sont pas « réellement », « comme si ces personnages n’étaient pas plus “vrais”, quand ils parlent, qu’un acteur maquillé et costumé en Hamlet, n’est « vraiment » quelqu’un qui s’appelle Hamlet. » (Note d’intention du metteur en scène)

La réussite encore de cette Mort d’Agrippine est le travail sur les lumières, capable d’habiller la scène à lui tout seul et de faire vaciller nos croyances les plus élémentaires, tour de force scénographique d’autant plus grand, compte-tenu que le décor se résume à deux chaises, une table et un chandelier.

Lecture fine et intelligente, qui nous permet de retrouver un metteur en scène qui n’a en rien ici perdu de sa superbe sur laquelle il a bâti sa réputation.

A ce jour, aucune représentation n’est prévue à Paris, ce que nous déplorons mais si d’aventure… courez-y avec vos élèves de lycée, non sans avoir, auparavant, étudié le texte de Cyrano, philosophiquement édifiant.

 

*Citation de Sercy, imprimeur, à Boisrobert, in Historiettes, de Tallemant des Réaux.

 

La Mort d’Agrippine

De : Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac.

Mis en scène par : Daniel Mesguich.

Metteur en scène : DANIEL MESGUICH

Chorégraphe : CAROLINE MARCADET

Avec : SARAH MESGUICH, STERENN GUIRRIEC, REBECCA STELLA, JORDANE HESS, JOELLE LUTHI, YAN RICHARD.

Vu au Théâtre du Chêne noir, Festival d’Avignon Off, du 06 au 29 juillet. 

 

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