#Avignon IN – “Méduse” ou l’ode apocalyptique de nos odyssées modernes

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“Méduse” est une pièce co-écrite par Romain Grard, Lisa Hours, Christophe Montenez (de la Comédie-Française), Jules Sagot et Manuel Severi, regroupés sous le nom du Collectif Les bâtards dorés. Ce collectif est sorti grand lauréat du Festival Impatience* 2017 avec l’histoire bien connue du radeau dit de la “Méduse”. Embarcation de fortune qui résonne si tristement avec notre actualité. Leur place au sein du IN était largement méritée. On les retrouvera en mars au Théâtre de Gennevilliers.

 

La pièce s’ouvre dans un dispositif bifrontal sur le procès de Jean Baptiste Henri Savigny, chirurgien de son état et l’un des 15 survivants qui a témoigné dans un rapport au Ministère de la Marine des atrocités commises lors de la dérive d’un radeau en 1816, et notamment d’actes anthropophagiques. Il précise les détails de la tragédie à Géricault qui peindra le célèbre Radeau de la Méduse en 1817. Le choix volontairement réaliste sert cette question lancinante posée en filigrane… : « qu’aurais-je fait ? ». Quête pathétiquement humaine de SENS à nos actes, dans une situation absolument désespérée qui pose donc cette question en filigrane : être membre d’un groupe de naufragés sur un radeau de fortune au milieu de l’océan, c’est quoi au juste ? Accepter de nous poser cette question oblige aussi à nous sortir du journal quotidien qui banalise par un œil toujours trop extérieur et trop froid les horreurs de notre actualité sur les naufrages quotidiens des “migrants” et de cette Méditerranée transformée en immense cimetière marin.

Nous échappons alors au procès pour nous retrouver projetés dans ce fameux radeau, devenu embarcation poético-apocalyptique, marquant aussi le glissement très net entre l’extérieur, le moi social, celui qui doit faire bonne figure, et l’intériorité, l’état intime, celui confronté à ses extrêmes limites et ballotté entre vulnérabilité, désespoir, tristesse. Entre hyper réalisme et morceau poétique de choix à couper le souffle (Ode maritime de Fernando Pessoa), ce collectif pose des questions plus qu’essentielles. Sous-texte donc particulièrement fort par les questions suscitées et surtout par l’absence de réponses tranchées que permet les choix de mise en scène. Le spectateur endosse d’autant mieux la première personne que ce Collectif nous fait revivre l’expérience de ce radeau, jusqu’à la houle de ses vagues sur lesquelles il flotte désespérément. L’expérience est éprouvante pour tous. On ne peut s’empêcher de penser à ces milliers de d’hommes, de femmes, d’enfants, échoués sur des canots de fortune jusqu’à ce qu’on vienne les chercher… ou non !

Notons le travail remarquable des comédiens qui nous embarquent autant dans la scène d’exposition que dans le désespoir hallucinogène mis en contrepoint par un cannibalisme ultra réaliste et morbide : la justice délivrée par un tribunal, la loi faite par les hommes, est-elle en mesure de révéler la nature humaine profonde et bestiale, prise en étau par une dichotomie bien/mal qui n’a plus aucun sens dès qu’on sort l’homme de son confort social. 

L’humour ne quitte par pour autant ce que nous pourrions ici nommer un “acte théâtral”. Placé dans le personnage du greffier (Jules Sagot que nous connaissons déjà grâce au travail d’Eric Vigner et de son Tristan vu en 2017) d’abord atone, puis lyrique et qui termine ensanglanté et nu, la mise en scène déplace le personnage dans l’espace de narration en même temps que nous traversons les points de vue narratifs, passant d’un regard externe, vers un propos que nous arrivons à percevoir en interne et dont la force consiste à nous permettre d’en palper le cœur en même temps qu’il nous bouleverse. 

 

* Le Festival Impatience est un Festival de jeunes compagnies de théâtre contemporain. Il vise à mieux les faire connaître du grand public et des professionnels. Ce Festival a d’abord été créé par Olivier Py. Il s’inspire également du Prix du Théâtre 13 destiné aux jeunes metteurs en scène, tout aussi intéressant, mais un peu moins plébiscité cependant. 

 

L’oeil pédagogique

(Préambule à un dossier pédagogique qui suivra)

Ce spectacle, vu pendant le festival d’Avignon, est à notre sens absolument à montrer aux élèves. Toutefois, et pour information, certains des comédiens se retrouvent entièrement nus sur scène. Les élèves doivent donc impérativement être prévenus et préparés afin d’éviter toute remarque, tout bruit désobligeants pendant le jeu des comédiens. A ce sujet, il sera intéressant de montrer le tableau de Géricault où les survivants représentés ne sont pas moins nus.

Par ailleurs, les scènes sont crues et montrent l’anthropophagie des personnages en train de mourir de faim et de soif sans aucun détour.

Il peut être vu à partir de la 3e et bien au-delà.

Voici quelques pistes de lectures et d’études complémentaires et interdisciplinaires.

Ce texte est une écriture collective. Ce concept d’écriture collective est très présent en pédagogie actuellement (ouvrages récents de Sylvain Connac sur la coopération entre élèves, etc.). On pourrait donc imaginer faire travailler les élèves autour d’un événement semblable, le récit fictif ou documentaire d’un rescapé, décliné en plusieurs versions peut-être contradictoire, grâce à des exercices d’impro puis en écriture collective en classe sur une plateforme collaborative ou des applications dédiées (plateforme, forum etc).

Liens vers d’autres œuvres anglophones, patrimoniales ou non.

Le thème du sacrifice : lien vers une nouvelle originale et dérangeante intitulée « The Lottery » de Shirley Jackson, écrite en 1948, sur un rituel macabre au sein d’un village, traitant de la violence de l’ordinaire et de l’acceptation collective d’un meurtre dont l’absurdité et la férocité sont renforcées par le fait que ce meurtre rituel unit la communauté encore davantage, aussi dans une complicité silencieuse et malsaine, comme dans le livre de William Golding Lord of The Flies (également post WWII) et d’autres oeuvres de l’après-guerre (Faulkner pour « Go Down, Moses ») où la nature humaine et l’idée de mal sont indissociables.

Le thème de la mortalité est lié au thème de l’humanité : attendre la mort, accepter la mort, donner la mort, manger un mort.

Le thème des rapports humains dans des situations extrêmes => mise à l’épreuve de notre humanité, dualité conflictuelle humanité/animalité

Lien entre Méduse et « Je suis la bête » : la part d’animalité dans l’homme et la grande solitude qui définit cette part-là.

Lien vers d’autres œuvres du monde anglophone traitant de l’homme face à des situations engageant son humanité : Maus de Art Spiegelman, auteur nord-américain

https://fr.wikipedia.org/wiki/Maus

Pensons à la planche où Art parle avec son père de l’amitié et de la solidarité, qui peuvent se révéler dans les situations de crise. Son père s’exclame que la plus belle amitié ne résiste pas au plus petit morceau de pain et raconte une anecdote d’Auschwitz.

Dans Maus, il y a aussi une planche contenant l’idée que les survivants sont simplement ceux qui ont eu de la chance : il s’agit de la planche où Art va voir son shrink, son analyste, qui est un survivant d’Auschwitz. Le psychanalyste dit à Art que si lui-même a survécu, c’est simplement lié au hasard. L’idée de héros ou de surhomme (comme Savigny voudrait se présenter au début) est une illusion. La survie serait donc aussi dépourvue de sens que la mort. (je peux scanner les planches citées si besoin).

Lien vers d’autres oeuvres traitant du thème de la mer et de ses dangers :

Lord of The Flies (Sa majesté les mouches) de William Golding, déjà cité

La cultissime saga maritime de Patrick O’Brian dans les années 50

https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_O%27Brian

Exemple de Master & Commander, film éponyme de 2003

https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_O%27Brian

Avec les batailles, les conditions extrêmes de la vie à bord, la hiérarchie, les classes sociales, le leadership et les prises de décisions vitales, les rituels, les superstitions.

Patrick White, prix Nobel de littérature 1973, auteur majeur australien et son livre intitulé A Fringe of Leaves (1976), où le thème de la mer, de la mort, du cannibalisme, de la purification et de la renaissance sont traités.

To Kill A Mocking Bird de Harper Lee (Pulitzer Prize 1960) et film éponyme avec Gregory Peck en 1962), contient une belle scène de tribunal. Généralement les scènes de tribunal se prêtent bien à des moments de séquences pédagogiques, que l’on peut refaire jouer aux élèves au risque de changer le cours de l’action !

Un thème à notre sens intéressant à traiter à partir de ce spectacle : comment faire prendre conscience aux élèves que ces questions n’appellent pas nécessairement de réponses tranchées, comment peut-on se mettre à la place des gens pour essayer de comprendre les décisions qui furent prises, ici devenir cannibale pour survivre ?

Exemple 1 : période du nazisme et passivité-complicité du peuple allemand cf œuvre The Wave

Exemple 2 : décision de quitter la terre pour coloniser d’autres planètes (prendre un film de science fiction, ou une nouvelle de Ray Bradbury de 1950 dans The Martian Chronicles comme « A Million year Picnic »

Un peu d’inter-langues : relato de un naufrago de Gabriel Garcia Marquez en 1970

https://fr.wikipedia.org/wiki/Récit_d%27un_naufragé

histoire de Pi de Yann Martell en 2001

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Histoire_de_Pi

pour l’épreuve initiatique en mer et la survie de l’individu

Un peu d’interdisciplinarité :

En philosophie : la vérité, la responsabilité, ce qui nous fait hommes

En histoire : les conditions de vie à bord d’un navire au 18ème siècle

                    l’épisode du naufrage de la Méduse, les textes authentiques relatant le drame

En histoire des arts : peinture, le radeau de la méduse + théâtre en tableau vivant, faire vivre la scène

En E.M.C. : les réfugiés par la mer, les déplacements de populations et les conditions de sauvetage en mer. Utiliser des photos, des témoignages de sauvetage

Production finale en langues : récit de voyage, improvisation mise en situation dans une situation conflictuelle donnée (décision vitale à prendre)

Production finale en interdisciplinaire : créer un journal de bord.

Transformer un récit de voyage en scène théâtralisée.

En Lettres : l’idée du « unreliable narrator », le narrateur pas fiable (dans Henry James, dans Kazuo Ishiguro etc), qui croire ? travailler les points de vue, l’argumentation, savoir lire l’implicite d’un texte, s’occuper des blancs, questionner les non-dits => cela mène à l’éducation aux médias de l’information, EMI

Proposer aux élèves un travail de recherche à partir de récits de voyage, tenter d’éclaircir et de délier le vrai du faux.

 

Méduse

Ecriture collective : les Bâtards dorés.

Inspiré du « Naufrage de la Méduse » de Corréard et Savigny

Avec un extrait de « Ode Maritime » de Fernando Pessoa – traduction Dominique Touati

avec : Romain Grard, Lisa Hours, Christophe Montenez de la Comédie Française, Jules Sagot, Manuel Severi

artistes peintres : Jean-Michel Charpentier et Charlotte Puzos

composition et interprétation musicale : Lény Bernay

création lumières : Lucien Valle

diffusion : Olivier Talpaert et Romain Le Goff – En votre compagnie

Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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