Entretien avec Justine Wojtyniak : Entre langue maternelle et langue d’adoption : l’appropriation de sa culture par le spectacle vivant !

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La redécouverte au plateau de sa culture, de ses héritages polonais dans une langue autre, a donné naissance à cette rencontre, à la volonté de suivre ses créations, ses révélations.

Depuis 2002, Justine Wojtyniak,  née en Pologne, crée en France, en langue française. Elle mène à la Sorbonne des recherches axées sur “la poétique du théâtre de l’errance intérieure”.

Depuis 2006 elle dirige la compagnie Le retour d’Ulysse, travaillant notamment d’après le processus créatif de Tadeusz Kantor. Son parcours est soutenu par plusieurs institutions.

Cette saison, deux de ses créations, d’auteurs polonais, sont à l’affiche. Actuellement : Cabaret dans le Ghetto, qu’elle adapte de  Ce que je lisais aux morts de Wladyslaw Szlengel. Puis, pour clôturer la saison, après un grand succès l’an passé, Notre classe de Tadeusz Slobodzianek, ce chœur de dix acteurs qui nous fait vivre la vie d’élèves d’une même classe, au tout au long du XXème siècle à la frontière russo-polonaise (joué en mai et juin au Théâtre de l’Epée de bois, Paris 12e).

Le portrait chinois (par Justine Wojtyniak)

Si c’était un plat cuisiné ?

Bigoss ! Du choux fermenté pendant tout l’hiver, on ajoute des champignons… On peut aussi ajouter de la viande si on veut que ce soit plus caustique ! C’est un plat mijoté, paysan qui peut être aussi très raffiné si on ajoute des artichauts, des pruneaux. En tout cas, c’est un plat qui mijote très très longtemps, qui se garde longtemps et qui a un goût inoubliable !

Si c’était un son ?

Le chant des sirènes. Parce-que  la compagnie s’appelle le retour d’Ulysse, mais surtout la sirène un peu comme la sirène de Varsovie qui hurle sur ce qui se passe en ce moment en Pologne. Surtout je pense à la cause de ces femmes, qui sont traitées de manière barbare.

Si c’était un vegétal ?

Le saule… pleureur.

Si c’était une couleur ?

Le rouge .

L’entretien (extraits)

Pourquoi en êtes-vous venue à monter des auteurs polonais en France ?

On n’en monte pas tant que ça …

Pourquoi vous Polonais, travaillant en France, vous choisissez de monter des auteurs polonais ?

Il faut revenir à l’origine du projet Blessures du silence*. Je me suis sentie blessée par la non mémoire polonaise, au sujet des Juifs et le fait que ce travail n’a pas été fait. Par exemple j’ai appris que j’ai passée toutes mes “écoles buissonnières” dans un cimetière juif ! J’étais extrêmement révoltée, depuis des années, ça me travaille, ça me taraude : comment je peux faire un travail, finalement très personnel, qui  touche à mon identité ” juive” polonaise ? C’est pour cette raison que j’ai commencée à creuser, et le texte de Tadeusz Slobodzianek (Notre classe), un texte coup de poing, m’est tombé dans les mains assez tardivement en 2013. Je me suis dit c’est dommage ce spectacle a été créé à Varsovie et tout le monde disait : “c’est super c’est pas nous, ce sont les pauvres paysans qui sont responsables de la Shoah”. Et de nouveau j’ai dit mais non ! Il y a un tel fond antisémite, une telle haine bien cachée qu’il faut faire quelque chose contre ça. Et c’était vraiment un travail personnel au début.

Pourquoi le faire en France, en français ?

Je vis ici depuis seize ans et je n’ai pas envie de rentrer en Pologne, je ne m’y sens pas bien. Je ne serais pas une bonne citoyenne polonaise, je suis en complet désaccord avec ce qui se passe politiquement, avec ce qui se passe du point de vue du pouvoir de l’église, ce qui se passe dans la famille. C’est un pays qui est devenu invivable pour moi.

Est-ce que c’était un choix de femme et d’artiste de venir faire du théâtre en France il y a seize ans ?

Oui, j’ai compris sur le tard les raisons pour lesquelles je suis restée après mes diplômes de théâtre que j’ai eus à Cracovie… J’avais un chemin tout tracé… Je suis venu pour les vacances et je suis restée. Je me suis dit que j’allais prendre une année sabbatique, j’allais apprendre la langue française- je l’ai toujours voulu… En Pologne  je savais à peu près ce qu’il m’attendait dans les prochaine années. Et il y a un déterminisme quelque part qui a opéré. Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris qu’en venant en France j’ai ressenti un soulagement, autant psychologique que physique. Très corporel, très inconscient. Un soulagement de pressions, de poids de la société, politique, antiféministe. Il y a des gens qui se construisent contre et des gens qui subissent les conséquences. Pour moi, c’était  d’une violence inouïe. En France j’ai retrouvé mon souffle de vie, dans un pays réellement démocratique.

Quel est votre rapport au texte, à la langue ? En soulignant le fait que vous montez des textes de votre langue maternelle dans votre langue d’adoption ? 

Dans Notre classe, le fait de mettre à distance la langue, permettait paradoxalement un vrai questionnement du problème. Par exemple, en polonais cette pièce est écrite dans une sorte de patois, ce qui n’est pas du tout rendu en français. C’est une langue très nette. Ce qui permet de diriger l’intention vers une responsabilité des gens, qui peuvent être, vous, moi, n’importe qui. Et de ne pas désigner un groupe d’individus qui vit à l’est de la Pologne, et parce qu’ils ne sont pas cultivés, ce serait “normal” qu’ils tuent les juifs. C’est ce déplacement-là qui m’a énormément intéressée. C’est là où je me suis dit qu’il pouvait y avoir un véritable travail sur ce texte, qu’il pouvait interroger la co-responsabilité polonaise en tant que nation toute entière.

Et est-ce cela qui a induit dans votre travail de mise en scène ces personnages presque comme des caractères types, ainsi que les costumes en suspension dans le vide ?  Vous aviez la volonté de nous montrer cette mise à distance du texte, qu’on ne connait pas sans connaître le texte polonais ? Et le rapport au corps, le travail des images formées par les corps, c’était également dans ce sens ?

Oui. Et depuis l’origine mon travail est toujours d’après le corps de l’acteur. Je travaille toujours à partir des prédispositions propres de l’acteur, de ce que son corps représente, de sa plasticité, de ses défauts, de ses mimiques. J’utilise l’acteur vraiment tel qu’il est. Je n’impose pas un rôle à un comédien. La rencontre se fait entre les deux : entre l’acteur qui a une certaine physicalité, une façon d’être, et le personnage. Cela crée une rencontre, qui permet à l’acteur de ne pas incarner quelqu’un qu’il n’est pas réellement mais juste de s’approprier le destin d’un personnage et de pouvoir le filtrer à travers ce qu’il est.

C’est vraiment très important pour nous, dans le travail de préparation qu’on mène : le travail sur l’inconscient. Nous avons fait beaucoup de travail les yeux fermés, sur l’habillage-déshabillage, la forme remplie des vêtements. Par exemple nous faisons des “Aïku” ce sont des habillages-déshabillages en cinq minutes d’une personne par neuf personnes, puis on l’a lancé dans des improvisations musicales, afin d’expérimenter ce que ce costume, ce nouveau corps provoque. Ma volonté était que le spectacle n’agisse pas seulement à l’extérieur mais aussi à l’intérieur, qu’il nous change, que nous puissions le faire évoluer, l’interroger de l’intérieur, qu’il nous échappe.

Dans le ” Cabaret dans le ghetto”, la nouvelle création, pourquoi être en scène vous -même ? Qu’elle est la nécessité qui vous y a menée ?

Je voulais absolument qu’il y ait une narratrice, qui soit ma porte-parole, m’étant rendu compte que ces poèmes (Ce que je lisais aux morts), donnés tels quel, mettaient assez mal à l’aise, parce qu’ils sont assez provocateurs, écrits d’une manière tranchante, grinçante et beaucoup de gens déplacent le sens pensant que nous nous moquons de la Shoah et non du poète. C’est pourquoi, il était évidement pour moi, qu’il fallait inventer un lien qui pouvait nous restituer dans un autre temps.

C’est très interessant, et peut-être très triste, de se dire, que nous sommes obligés d’expliquer, presque de s’excuser, alors que les textes parlent d’eux-même, le cabaret également … l’humour noir , la vérité , la dureté y sont comme une défense pour la survie ?

On a pris une certaine habitude de traitement des sujets de la Shoah, c’est-à-dire que rire de la Shoah est interdit, même si c’est un poète du ghetto qui en rit.

C’est redevenu interdit.

Oui. Et c’est très dur à contourner… Du coup le rôle de la narratrice était absolument nécessaire. Et je me suis posée la question de comment je re-contextualise ce geste du poète dans notre aujourd’hui.

Les questions qu’on se posait avec les acteurs quotidiennement : comment, nous, restituons le geste de résistance du poète, au théâtre ? Pas dans ce qu’on attend de nous dans l’interprétation, mais en bousculant un peu les codes. Et deuxièmement, comment ce geste de résistance, d’irrévérence du poète peut nous inspirer nous, dans nos actes. Donc c’était assez évident qu’il fallait le relier au réel, notamment à la montée du fascisme aujourd’hui qui est très réelle, qui n’est pas seulement en Pologne mais qui traverse l’Autriche, la Hongrie, la Tchéquie. Cela devient très violent dans ces pays et je trouve qu’on en parle pas assez. Peut-être parce que ça se passe à mille kilomètres d’ici, alors ça va… mais pas du tout ! 

Comment être à la hauteur de cette poésie ? Comment la rejouer dans un contexte, aujourd’hui? C’est aussi pour cela que j’ai changé le titre.

Quel nouveau rapport avez-vous avec la culture polonaise, maintenant que vous montez des auteurs polonais en langue française ?

Très critique d’un point de vue politique, mais pas du point de vue culturel. Aujourd’hui il y a plein de gens qui se battent, une opposition, de s uperbes dramaturges. Et je m’interroge : est-ce-que je vais m’emparer de certains de ces textes pour les faire jouer en France, parce-que ça peut éclairer peut-être quelque chose qui se passe dans ce pays-là, mais qui peut arriver aux portes ici ? 

Est-ce une responsabilité, que vous ressentez ?

Oui. sûrement.

 

“Notre classe”       

L’œil pédagogique : bien entendu, étant donné le sujet traité, l’histoire et le français sont concernés. L’éducation musicale pourrait être également intéressée vu le nombre important d’instruments sur scène. A découvrir à partir de la troisième, avec possibilité d’intervention de la compagnie en classe. Dossier pédagogique de la Cie à disposition.

 Reprise au Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie, Paris 12e. 
Du 24 mai au 6 juin 2018 à 20h30. 
Les scolaires les jeudis le 24 et 31 mai à 14h30. 

Réservations
Fanny Chatron-Colliet
billetterie@epeedebois.com
tél : 01 48 08 39 74

Mise en scène : Justine Wojtyniak. 
Texte : Tadeusz Slobodzianek. 
Traduit du polonais par Cécile Bocianowski. 
Les Editions de l’Amandier 2012. 
Musique : Stefano Fogher. 
Regard chorégraphique : Sylvie Tiratay. 
Régie lumière : Hervé Gajean. 
Plasticienne textile : Manon Gignoux. 
Costumes & Scénographies : Justine Wojtyniak. 
Administration/Production :Frédérique Keddari. 
Communication/Diffusion : Marie-Françoise George. 

Dora : Zofia Sozańska. 
Zocha : Fanny Azema. 
Rachel puis Marianna : Julie Gozlan. 
Jacob Katz : Serge Baudry. 
Rysiek : Tristan Le Doz. 
Menahem : Zohar Wexler. 
Zygmunt : Georges Le Moal. 
Heniek : Gerry Quevreux. 
Vladek : Claude Attia. 
Abraham : Stefano Fogher.

Production : Cie Retour d’Ulysse et Cie Planches de Salut (Noves).

Coréalisation : Théâtre Des Halles et Théâtre de l’Épée de bois.

Ce texte a reçu l’Aide à la création d’ARTCENA–Centre National du Théâtre.

Avec le soutien d’Arcadi Île-de-France. Avec l’aide de la Spedidam, droit des artistes interprètes, de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de la Fondation du Judaïsme Français Avec soutien de la Maison d’Europe et d’Orient, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, le CUBE Studio-Théâtre d’Hérisson, Studio Virecourt.

Mécènes : Alain ZIEGLER RAND frères, Adi ADIRI Yarden, Marc-Henri AUFFEVE, Marianne COLLIN et nos chers financeurs participatifs.

 

“Cabaret dans le ghetto”

A découvrir à partir de la troisième, avec possibilité d’intervention de la compagnie en classe.                                                                                          

Du 8 au 27 janvier 2018, du lundi au samedi à 20h30 et samedi à 16h.

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie, Paris 12e. 

Puis les 16 et 17 mars 2018 à 20h30.                                                                       

Théâtre En Pièces, Chartres. 

Auteur : Wladyslaw Szlengel. 
Ce que je lisais aux morts -Traduction du polonais : Jean-Yves Potel et Monika Prochniewicz, édition Circé, 2017. 
Adaptation et mise en scène : Justine Wojtyniak. 
Poète : Gerry Quévreux.
Musicien : Stefano Fogher.
Femme polonaise : Justine Wojtyniak.
Et la voix d’Halina Birenbaum et d’Armel Veilhan.
Dramaturge : Armel Veilhan.
Musique, composition et interprétation : Stefano Fogher.
Scénographie/Lumières : Sébastien Lemarchand (JTN).
Chorégraphie : Gerry Quévreux.
Communication/diffusion : Marie Françoise George.

Avec le soutien de l’ARCADI, de la Spedidam – droits des artistes interprètes, de La Terrasse. Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.Soutien et accueil en résidence : Théâtre 13 ; La Fonderie/Théâtre du Radeau, Le Mans ; Le Théâtre Bastringue, Cosne en Allier; Théâtre de la Girandole, Montreuil ; Théâtre En Pièces, Chartres.

Contacts de la Compagnie. 

Plus d’informations :

http://www.cieretourdulysse.com/

http://www.cieretourdulysse.com/blessures-silence-memoire-juive-theatre-polonais/

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