# International Visual Theatre (IVT), “Dévaste-moi” (Collège-lycée), ou le tour de force d’Emmanuelle Laborit en chanteuse de cabaret

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Niché au cœur de Paris, à Pigalle, IVT est dirigé par Emmanuelle Laborit et Jennifer Lesage-David. C’est un espace d’échange, de rencontre et de découverte pour les sourds et les entendants regroupant un théâtre, un centre de formation et une maison d’édition. IVT est aujourd’hui un lieu unique en France qui, à 40 ans d’existence, porte un projet de développement essentiel pour le rayonnement de la langue des signes.

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Le metteur en scène Johanny Bert nous avait déjà régalés et émus avec Kraff, petit bijou chorégraphique où il faisait danser et vivre une marionnette en papier kraft. On connaît aussi son Opéra du dragon de Heinrich Müller et son dernier né joué à Avignon cet été, Le petit bain. Bien d’autres spectacles à la forme marionnettique et accompagnés de musiciens sont à mettre à son actif. Cette fois, il s’intéresse à une langue qui lui est étrangère, la langue des signes. Pour cela, il met en scène une artiste exceptionnelle, Emmanuelle Laborit, dans une création qui s’apparente à un spectacle de cabaret, avec une comédienne, nous dit-elle, pourtant “sourde comme un pot”. “Dévaste-moi” est un tour de force aussi poignant que dévastateur, à voir avec ses élèves. 

 

Une chanteuse accompagnée d’un orchestre de cinq musiciens. A priori rien d’exceptionnel. Le spectacle s’ouvre sur l’air célèbre de Carmen « L’amour est enfant de Bohême » donnant le ton de ce récital : l’amour, le désir, la place du corps, la volonté de liberté et d’indépendance d’une femme comme les autres, ou pas tout à fait puisqu’elle est « sourde comme un pot » nous dit-elle. Une performance ! Cette grande actrice, révélée en 1993 quand elle reçoit le Molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans Les enfants du silence, confirme sa grande maîtrise du jeu en interprétant dans sa langue ses sentiments, ses aspirations, ses désirs. Les musiciens jouent avec elle et réciproquement. Elle nous « parle » d’elle, de sa surdité, de nous, de notre surdité. Elle chansigne tout en dansant au rythme de la musique jouée par l’orchestre « The Delanno Orchestra ». Les paroles nous sont projetées derrière elle ou prononcées par une voix qui viendrait du ciel pour que le spectateur « non sourd » puisse comprendre sa langue, alors que les spectateurs « mal-entendants » comprennent, eux ! Les costumes, magnifiques, créés par Pétronille Salomé, apportent au spectacle une note à la fois réaliste et onirique.

 

L’exploit de ce spectacle, conçu par Johanny Bert et Emmanuelle Laborit, chorégraphié avec le danseur Yan Raballand, est de nous faire oublier que l’actrice est sourde. Lorsque les musiciens posent devant elle un micro, nous nous attendons à ce qu’elle chante… Ce qu’elle fait ! Mais dans une autre langue que nous pénétrons à travers sa voix/e si émouvante… qui émet des sons incroyables traduits par des projections visuelles visibles en arrière scène. Ces sons sortent de son corps avec une force telle que nous sommes proprement « dévastés » ! Oui, les sourds peuvent faire de la musique ! Oui, ils peuvent, comme elle nous le raconte, lorsqu’elle était enfant, mordre le manche d’une guitare pendant que son oncle guitariste joue et ressentir dans son corps, dans toutes ses fibres, les vibrations, les intensités, les silences, le rythme. Emmanuelle Laborit met des images sur des sons, enrichit notre propre ressenti de la musique et tout son corps bouge en rythme tout en signant.

Émouvant et bouleversant. Les cinq jeunes musiciens d’une formation basée à Clermont-Ferrand accompagnent l’actrice sur scène et progressivement, c’est elle qui les dirige. Elle a donné un nom en langue des signes à chacun d’entre eux et, comme la chanteuse, ils « jouentsignent » Jolie môme sans instrument, avec leur corps. Les rôles sont inversés : nous avons l’habitude de voir sur les écrans ces interprètes en incrustation qui signent les discours, les informations pour les sourds. Dans ce spectacle, c’est l’inverse qui se produit : une voix, des mots projetés traduisent ce que l’actrice signe et que le public sourd comprend mais pas nous…

Spectacle pédagogique car presque à la fin du spectacle, l’actrice chansigne mais nous n’avons pas droit à la traduction. Nous essayons de la comprendre, nous tentons de nous souvenir de certains gestes… l’index droit qui glisse sur la joue droite pour désigner la femme, la main qui touche le cœur et va vers les spectateurs pour dire l’amour… C’est un magnifique moment où les spectateurs non sourds se sentent « handicapés », où nous éprouvons des émotions très fortes, où notre perception de la musique, des chansons s’enrichit de ce langage du corps qui crie ses désirs, ses souffrances, ses passions. Emmanuelle Laborit, pour partager encore davantage, nous apprend le refrain d’une chanson et toute la salle, avec elle, chansigne…

 

Les applaudissements sont aussi très touchants : des mains qui s’agitent en l’air comme des marionnettes, des mains qui applaudissent, des pieds qui tapent le sol… Emmanuel Laborit est une immense actrice et Johanny Bert a su, avec la collaboration de Yan Raballand, en la mettant en scène en chanteuse d’un groupe de musiciens, abolir les frontières entre les sourds et les entendants et faire dialoguer deux langues en totale harmonie.

 

 

L’œil pédagogique

La langue des signes n’a été reconnue qu’en 1991 avec la Loi Fabius qui donna droit à une éducation bilingue français-langue des signes.

Depuis, il est possible de trouver des enseignants bilingues ayant obtenu un diplôme de compétence en langue des signes française. Ainsi, tant en école maternelle qu’au primaire, l’enseignement de la langue des signe est reconnu.

Et il existe même un Capès externe (ou CAFEP) de langue des signes.

Ce spectacle est une ouverture formidable à l’autre. Il pourrait aussi donner lieu dans un regard croisé entre les sciences physiques et la musique à une étude des sons graves et aigus, des ondes sonores et des vibrations.

En français, ce spectacle peut être couplé avec la lecture bouleversante de l’autobiographie d’Emmanuelle Laborit, Le Cri de la Mouette, chez Pocket, 2001.

 

Dévaste-moi

Du 5 au 13 octobre 2017.

Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale (63).

Du 9 au 26 novembre 2017.

IVT – International Visual Theatre (Paris 9ème).

Du 30 novembre au 2 décembre 2017.

Comédie de l’Est, centre dramatique national d’Alsace (68).

D’autres dates à venir… Nous vous tenons informés !

Mise en scène : Johanny Bert.

En collaboration avec : Yan Raballand, chorégraphe.

Dramaturgie : Alexandra Lazarescou.

Adaptation des chansons en langue des signes : Emmanuelle Laborit.

Arrangements et compositions : Alexandre Rochon.

Comédienne chansigne : Emmanuelle Laborit.

Musiciens : The Delano Orchestra.

(Guillaume Bongiraud, Yann Clavaizolle (en alternance avec Josselin Hazard), Mathieu Lopez, Julien Quinet et Alexandre Rochon).

Création vidéo : Virginie Premer.

Création Costume : Pétronille Salomé.

Stagiaire Costume : Stella Croce.

Habilleuse : Louise Watts.

Création lumière : Félix Bataillou.

Régie son : Lucie Laricq / Simon Muller.

Photographies : Jean-Louis Fernandez.

Interprètes LSF / français : Carlos Carreras et Corinne Gache.

Toute création bilingue est accompagnée de la présence d’interprètes professionnels.

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