# Reprise (heureuse), Déjazet, “Le Malade imaginaire” : “Pro toto remercimento”, sophos, sophi, sopho ! “Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat” !

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someoneShare on LinkedInPrint this page

(Article actualisé)

En 2015, quand Michel Didym met en scène ce “Malade imaginaire” au CDN* de Nancy, il bénéficie d’une belle tournée nationale et internationale… Seulement, et aussi incroyable que cela puisse paraître étant donné le casting, il est passé à la trappe des scènes publiques parisiennes… Qu’à cela ne tienne et n’en déplaise à certains, le Théâtre Déjazet (privé non subventionné) a repris cette saison ce malade. Tout à la fois classique et contemporain, sans conteste moderne, c’est drôle, piquant et superbement interprété. Courez-y ! C’est jusqu’au 31 décembre inclus !

 

Fin 1672, Molière traîne depuis plusieurs années une maladie des poumons. Elle s’est encore aggravée. Quand il écrit Le Malade imaginaire (représenté la première fois en février 1673), il sent qu’il n’en a plus pour très longtemps. Et d’ailleurs tout dans cette dernière pièce de l’auteur parle de la mort : que ce soit celle d’un Argan obsédé par la maladie (dont Molière a joué le rôle) et qui fait semblant de mourir, celle de sa fille aînée qui menace de se suicider si elle n’obtient pas le mariage qu’elle désire, ou celle de sa cadette Louison qui fait semblant de mourir. Mais même en flirtant avec la maladie de la mort (Molière meurt chez lui après la fin de la quatrième représentation), son humour fait mouche et demeure piquant face à tous les hypocondriaques et les charlatans de la terre… et Dieu (s’il existe !) sait qu’ils sont nombreux ! *****

Le metteur en scène Michel Didym a certainement raison quand il dit que tout Molière est résumé dans cette ultime pièce. Ses deux thèmes favoris, l’imposteur et le mariage forcé sont ici joués sans détour et prennent une tonalité particulièrement acerbe. Mieux, dans une sorte d’auto-moquerie, le dramaturge est dénoncé sur scène comme le pourfendeur des médecins, manière habile de signer ouvertement la critique et de l’assumer jusqu’au bout… Quand on sait que ce sera sa dernière pirouette, la figure en est d’autant plus remarquable.

Pas moins de neuf comédiens font le régal du public sur la scène du Déjazet dont une toute jeune de 8 ans. Aucun second rôle, tous superbes et à l’équilibre. Dans cette orchestration de haut vol, difficile de choisir à qui décerner le Molière tant ils le méritent tous. A commencer par Norah Krief qui campe une Toinette aussi bourrue que malicieuse, avec toute la gouaille d’une servante capable de se muer en médecin, au nez et à la barbe de son vieux barbon de maître. La comédienne a su porter toute l’ambiguïté de son personnage : sa gestuelle maladroite et parfois épaisse est un indicateur de sa condition sociale, vite dégrossie par un esprit vif et malin, capable tour à tour d’aider ou de piéger ses maîtres en déjouant leurs supercheries. Un détail aussi qui a son importance : la robe rose pâle choisie avec beaucoup d’intelligence par la costumière Anne Autran. Nouée avec grâce à la taille et en même temps inélégamment trop courte, elle finit d’habiller ce personnage qui incarne les mœurs d’une valetaille en pleine mutation.

Quant à Jeanne Lepers, c’est une magnifique comédienne formée au CNSAD sous la direction de Daniel Mesguich et Dominique Valadié. Elle recompose avec humour le rôle habituellement niais des jeunes premières amourachées de leur arlequin en accentuant justement ce côté dinde, allant jusqu’à l’auto-dérision de la piètre chanteuse-lyrique… mais qui sait s’affirmer quand il le faut en jeune effarouchée rebelle face à l’autoritarisme de son égocentrique de père. Ainsi, avec ce personnage lui aussi duel à l’émancipation duquel on assiste, elle redonne toute sa couleur à une interprétation habituellement pâlotte parce que simplement considérée comme levier de l’intrigue. Côté rôles féminins, reste celui de Béline, interprétée par la talentueuse Catherine Matisse**, personnage un peu moins présent, mais tout aussi équivoque et jouissive dans le rôle de la belle-mère rapace attendant le moment opportun pour dévaliser sa proie de mari qu’elle a épousé en s’assurant au préalable de son état de santé. Mais quel choix avaient au juste les femmes si elles voulaient acquérir un semblant d’indépendance ?

Il existe, dit-on, deux manières de jouer Argan, l’un en pleine forme et l’autre souffreteux, ne sachant pas lui-même s’il est vraiment malade. Celui d’André Marcon est tout aussi solide que poussif. La scène d’exposition, face et proche public, impose. Le caractère est bien trempé, le maître dirige d’une main de fer sa maisonnée, tout en se réjouissant de ses dépenses médicales. Il frise le ridicule sous la pression des clystères, lavements et autres joyeusetés qu’il subit à loisir. Côté rôles masculins, nous retiendrons le si drôle Thomas Diafoirus, médecin prétendant de la belle Angélique, pantin de son père dont il a appris son rôle non sans difficulté, qui se désarticule vite ici en un personnage saugrenu, tant dans sa gestuelle, dans son costume que dans l’usage d’un vocabulaire précieux. Ridicule à souhait, Bruno Ricci*** est formidable tout en rendant, tout de vert vêtu, un bel hommage à Molière lui-même.

Enfin, mention évidemment toute spéciale pour la très jeune Lou Beauverger (8 ans), petite Louison qui ouvrait le bal de cette première. Touchante et espiègle, elle remplit à merveille son rôle, qu’elle connaît sur le bout des doigts.

On est heureux de voir cette pièce sur la scène du Déjazet, cassant les frontières du public et du privé, ouvrant grands ses portes et accueillant tout le gratin du théâtre public, reconnaissables entre mille et qu’on a rarement l’habitude de voir ici. On se souviendra peut-être à ce propos du témoignage de Catherine Hiegel dans une interview donnée au Monde en janvier 2017**** (elle-même a joué le rôle de Toinette à deux reprises) : «Cette opposition entre public et privé est lamentable, nulle et typiquement française. Un snobisme imbécile. Marcial Di Fonzo Bo, par exemple, lorsqu’il a mis en scène pour moi La Mère, a été regardé avec mépris par ceux du théâtre public parce qu’il allait dans le privé. Et si quelqu’un du privé va dans le public on le regarde bizarrement aussi. Alors que ce qui compte, c’est le niveau d’exigence. On peut faire d’énormes merdes dans le public comme dans le privé. Heureusement, il y a des acteurs qui ont toujours fait ce va-et-vient. Je le trouve capital. Mais nous ne sommes pas assez nombreux et les mentalités sont difficiles à faire bouger.».

Des intermèdes musicaux réinventés par Philippe Thibault au carnaval final où Michel Didym réinvente de concert avec Molière le latin des médecins en langue de sorciers ; on rit, on rit, on rit, à s’en tordre la panse. Ici, nul besoin de lavements, Molière est notre bon remède !

 

___________________________________

* Centre dramatique national.

**Catherine Matisse que vous pouvez retrouver dans les fictions du samedi soir sur France Culture .

*** Bruno Ricci que les jeunes connaissent dans Captain America ou dans de nombreuses séries à la télévision.

**** Voir ici l’interview donnée au Monde du 14 janvier 2017.

***** Si on se fie à l’étude très fournie de George Forestier dans la collection remaniée de la Pléiade, (Œuvres complètes, Tomes I et II, 2010), Molière n’était pas malade depuis longtemps. Croire cela relèverait presque du fantasme collectif qu’on véhicule au sujet du dramaturge, mais du coup balaierait tout un courant de critique.

 

Pour nourrir sa réflexion et aller plus loin…

 

Était aussi intéressant l’échange qui s’est tenu au Déjazet et organisé par Madame Françoise Gomez, inspectrice honoraire Lettres-Théâtre de l’Académie de Paris, entre Michel Didym et George Forestier. On en retient notamment l’analyse extrêmement pertinente Orgon/Argan, entre un “Tartuffe” qui se perd corps et âme dans la religion et un “malade”, vrai ou non, qui se jette à corps perdu dans la médecine… Entre l’un et l’autre, quelle différence ? La médecine comme allégorie de la religion… Le parallélisme est intéressant.

Pour prolonger cette réflexion, on notera le 9 février 2018, le Tartuffe ou l’Hypocrite dans sa version originale en trois actes, restaurée par George Forestier et jouée à la Sorbonne, puis au Théâtre du Ranelagh le 19 mars 2018. A ne pas rater, assurément !

Pour plus de renseignements, rendez-vous sur le site de la Sorbonne : projet Molière 21.

(Vous pouvez cliquer sur la photo. Crédit photo, tous droits réservés. De gauche à droite : George Forestier, Françoise Gomez et Miche Didym).

___________________________________

 

L’œil pédagogique

Attention ! DATES A RETENIR !

  • Discussion animée par Madame Françoise Gomez entre Georges Forestier et Michel Didym, le 7 novembre à 17 h au Déjazet, sur le sujet : “ORGON/ARGAN, dramaturgie de l’aliénation”.
  • Colloque international Si Molière m’était conté, organisé par l’Observatoire de la Vie Littéraire de Paris IV-Sorbonne, les 8, 9 et 10 novembre 2017.

“Le Malade imaginaire”.

Molière 

Mise en scène : Michel Didym.

Assistante à la mise en scène : Anne Marion-Gallois.

Du 3 novembre au 31 décembre 2017.

Réservations : 01 48 87 52 55

DURÉE 2H.

Avec : André Marcon ou Michel Didym (Argan).
(André Marcon du 3 au 9 nov, les 11 et 16 nov et du 24 au 31 déc – Michel Didym le 10 nov, du 12 au 15 nov et du 17 nov au 23 déc.)
Norah Krief ou Agnès Sourdillon (Toinette).
Jeanne Lepers ou Pauline Huruguen (Angélique).
Catherine Matisse (Béline).
Bruno Ricci (Le notaire, Thomas Diafoirus, Monsieur Fleurant).
Jean-Marie Frin (Polichinelle, Monsieur Diafoirus, Monsieur Purgon).
Barthélémy Meridjen ou François de Brauer (Cléante).
Jean-Claude Durand ou Didier Sauvegrain (Béralde).
Et en alternance une fillette dans le rôle de Louison : Lou Beauverger, Clotilde Caudron, Inès Duchene, Rose Pariaud, Adèle Saglio, Lou Vilgard-Nizard pour les représentations au Théâtre Déjazet.

 

Musique : Philippe Thibault.
Scénographie : Jacques Gabel.
Lumières : Joël Hourbeigt.
Costumes : Anne Autran.
Chorégraphie : Jean-Charles Di Zazzo.
Maquillage et perruque : Catherine Saint Sever.
Enregistrement et mixage musique : Bastien Varigault.
Avec le Quatuor Stanislas
Laurent Causse, Jean de Spengler, Bertrand Menut, Marie Triplet.
Modiste : Catherine Somers.
Couturières : Liliane Alfano Anne Yarmola.
Réalisation des costumes : Ateliers du Théâtre de Liège / Séverine Thiébault.
Construction du décor : Ateliers du Théâtre National de Strasbourg, Ateliers du Centre Dramatique National Nancy Lorraine.
Production : Centre Dramatique National Nancy – Lorraine, La Manufacture ITNS – Théâtre National de Strasbourg I Théâtre de Liège I Célestins, Théâtre de Lyon.

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someoneShare on LinkedInPrint this page

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *