# Reprise (rare!), une salutaire distance pour écouter “Ceux qui restent” de David Lescot au Déjazet (3e à Terminale)

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En 2012, à la veille de la commémoration du ghetto de Varsovie, David Lescot décide de recueillir deux témoignages de rescapés : ceux de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson, sa cousine. Plutôt que  retranscrire leurs paroles dans une écriture romancée, le metteur en scène et auteur décide de les traduire le plus fidèlement possible, créant un spectacle proche du documentaire, permettant de ne pas tomber dans un pathétisme qui viendrait alourdir inutilement le propos. Ce spectacle repris jusqu’au 9 décembre au Déjazet est une œuvre rare, à ne pas manquer.

 

Deux comédiens prennent tour à tour la parole au nom de Paul ou de Wlodka pendant que l’autre joue les journalistes. Ce dispositif place leur interlocuteur dans une forme qui se veut la plus simple possible, selon les vœux du concepteur lui-même, pour « un théâtre au plus près du document ». Le dispositif ressemblerait presque à une séance de psychanalyse où le regard des deux interlocuteurs ne se croise jamais. Dans cette scénographie à la facture sobre (deux chaises et une scène nue), on pourrait croire le théâtre presque expulsé de ce dialogue qui prend un tour d’entretiens. Et pourtant, le jeu théâtral demeure puisqu’il est porté par deux acteurs formidables, Marie Desgranges et Antoine Mathieu, choisis aussi parce qu’ils ne sont pas juifs. Ce point est ici essentiel. Il permet à ces comédiens, quand ils endossent le rôle de l’intervieweur, de poser des questions parfois en décalage avec la réalité qu’ils décrivent. Le “quel genre de juifs étiez-vous ?” déplace le propos et nous oblige à nous interroger sur la pertinence de la question face au témoignage. Distance nécessaire et regards extérieurs se mêlent de manière habile dans ces propos.

“L’histoire de Paul et celle de Wlodka dans le ghetto commencent de manière identique : les deux familles vivent ensemble dans un immeuble, rue Leszno. Puis leurs parcours divergent : les Felenbok s’échappent par les égouts avec l’aide de passeurs, tandis que Wlodka et sa sœur jumelle Nelly passent par-dessus le mur, grâce aux contacts de leur père, et sont cachées dans une famille polonaise. Il reste aujourd’hui en France à peine une dizaine de personnes ayant vécu dans le Ghetto de Varsovie. Paul Felenbok fait partie de ces survivants, il avait sept ans en avril 1943. Ses parents furent emmenés, déportés et assassinés peu de temps après, lors d’un des nombreux changements de caches auxquels étaient alors forcés les Juifs de Pologne. Lui en réchappa, et après un séjour dans un foyer d’enfants à Lodz, fut envoyé par son frère aîné en France, où il grandit dans les maisons d’enfants de L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide, avant de bâtir une famille et d’embrasser une carrière scientifique à laquelle rien ne le prédestinait. Paul Felenbok a aujourd’hui 76 ans, il vit à Clamart avec sa femme Betty. Il a deux filles et cinq petits enfants. Il est astrophysicien à la retraite.

Le trajet de sa cousine, Wlodka Blit-Robertson, commence lui aussi dans le ghetto de Varsovie. Elle parvint à s’en échapper, quelque temps avant le soulèvement, avec sa sœur jumelle Nelly, en escaladant le mur d’enceinte à l’aide d’une échelle. Elle avait douze ans. Son père, lié au Bund, l’organisation socialiste juive, avait déjà gagné la Russie. Sa mère demeura dans le ghetto pour s’occuper du reste de la famille et fut exterminée par les nazis. Wlodka, séparée de sa sœur, resta cachée jusqu’à la fin de la guerre dans des familles de paysans polonais, avant de rejoindre son père à Londres. Elle y vit encore aujourd’hui avec son mari dont elle a trois enfants.”**

Aujourd’hui, les rescapés de Varsovie ne sont plus que quelques uns. Lorsqu’ils arrivent à témoigner – ce qui n’est pas toujours le cas, tant la parole a été muselée pendant des années par le trauma – Paul Felenbok n’a été prêt à parler qu’en 2012 – leurs mots sont précieux et méritent qu’on les écoute en l’état. C’est donc à cela que David Lescot s’est attelé : il est allé où ils habitent, à Londres et en région parisienne, a pris des notes, les a retranscrites consciencieusement : “cette histoire, j’ai su dès le départ que je ne voulais pas l’écrire moi-même, en faire une œuvre d’auteur. Je voulais simplement faire en sorte que les témoins se racontent eux-mêmes. Je ne voulais pas parler pour eux, mais parler avec eux.”*

Se pose alors la question de la fiction et de son statut face à un tel sujet… Nous avons suffisamment d’exemples de littérature et de théâtre pour savoir qu’ils participent à une “perpétuation du souvenir”*** dont on ne saurait se priver. Mais – et pour reprendre les propos du professeur Marc Amfreville dans son essai Ecrits en souffrance*** – “Il est néanmoins essentiel de se poser la question de la nature de l’émotion suscitée […]. En d’autres termes, sur le terrain mimétique, la fiction avoisine l’outrage, alors qu’en donnant les moyens de sa propre mise à distance, elle peut espérer faire œuvre d’approche respectueuse.”

Au-delà de l’absence de pathétisme entre ces deux témoignages, ici on ne triche pas avec le spectateur. Dans un souci de respect de la mémoire, on empêche le théâtre de remplir son rôle de “fabrique d’illusions”*** et de permettre au spectateur “une salutaire distance qui lui interdit de se prendre pour la victime”.

Écoutons ceux qui restent. Entre effroi et résilience, le chemin est long. Et à Paul Felenbok lui-même d’ajouter au moment des applaudissements : “Depuis que j’entends mon histoire tous les jours portée par Antoine Mathieu, mon psychanalyste me dit que le poids de mon sac à dos a diminué de moitié”.

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*Propos recueillis de David Lescot.

**Extrait du dossier mis en ligne accessible sur le site de la Compagnie du Kaïros, Compagnie de David Lescot.

***Ecrits en souffrance, in “Introduction”, Marc Amfreville, Michel Houdiard éditeur, 2009.

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“Ceux qui restent”

de David Lescot (conception et mise en scène).

 Du 18 octobre au 9 décembre 2017, 19 h.

Résevation : 01 48 87 52 55

Entretiens avec Wlodka Blit-Robertson et Paul Felenbok

parus le 15 octobre 2015, Collection Haute Enfance, Gallimard.

Dossier du spectacle . 

Paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson, recueillies par David Lescot.

Avec : Marie Desgranges et Antoine Mathieu.

Lumières : Laïs Foulc.

Transcription et traduction des entretiens : Claudette Krynk et Jacqueline Szobad.

Prix 2014 « meilleure création d’une pièce en langue française » du Syndicat de la Critique.

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